Interview – Neil Jomunsi, auteur bradburien : Entre incendie littéraire et roman-mail

Interview YouScribe Neil Jomunsi

Une brève présentation pour nos lecteurs.

Neil Jomunsi est le personnage littéraire que j’ai inventé comme un arbre chargé de masquer la forêt de mon identité, dont au final je n’ai jamais rien caché (Julien Simon, éditeur chez Walrus Books). Ce nom était d’abord une manière de séparer mes activités artistiques et professionnelles, très proches par essence, mais j’ai fini par m’y habituer. J’ai grandi dans un petit village avant de venir habiter à Paris pour faire des études de cinéma, puis j’ai travaillé pas mal de temps en librairie avant de monter ma propre structure. Aujourd’hui, à 32 ans, j’ai envie de passer un nouveau cap. J’écris des histoires depuis longtemps, d’abord des scénarios quand j’étais adolescent, puis des nouvelles, des romans et des séries un peu plus tard, et je sais maintenant que tout ce que j’ai fait avant n’était qu’un préambule, une forme d’entraînement, de préparation. Je suis avant tout un amoureux des livres sous toutes leurs formes. Je suis tombé dedans quand j’étais tout petit. Et les choses sérieuses commencent maintenant.

Quelles sont vos influences  littéraires et non-littéraires ? Quels sont vos thèmes de prédilection ?

Comme tout auteur qui se respecte un minimum, je suis avant tout un lecteur. Je ne crois pas qu’on puisse écrire sans lire, même si j’entends de plus en plus ce message chez certains écrivains en herbe et notamment en réponse à la profusion de séries TV très intéressantes qui débarque sur nos écrans et qui inspire pas mal de monde. J’adore les séries mais j’ai remarqué à quel point la narration audiovisuelle transpirait sur la littérature. Je me pose des questions. Je ne sais pas si c’est une bonne chose.
Je suis venu à la lecture avec Tolkien — le Hobbit a été un choc quand j’étais petit, et je me souviens très clairement mettre dit en fermant ce livre (je ne devais pas avoir 10 ans), que c’était ça que je voulais faire plus tard, tout en ne sachant pas ce qu’était ce « ça » —, puis j’ai continué avec LovecraftPierre BoulleAnne Rice,Ray BradburyPoeNeil Gaiman, etc. Ces auteurs ont forgé mon imaginaire adolescent.
Plus tard, en grandissant, j’ai découvert d’autres auteurs plus établis : CélineHemingwayCamusHugoConradSalinger,CocteauDumasHuysmans, et ils m’ont enrichi tout autant. Je lis de la poésie aussi, c’est important pour enrichir son vocabulaire et comme disait Bradbury, « même si on ne comprend pas tout, le cerveau fait de la gymnastique et crée des connexions inattendues ” : MiltonBlakeMichauxLautréamontBaudelaire, des génies du langage tant que des images.
Ce qui est bien avec le Projet Bradbury, c’est que mes thèmes de prédilection ressortent d’eux-mêmes : par exemple, beaucoup de mes héros sont des enfants ou des adolescents. J’adore le monde de l’enfance, c’est sans doute ce qui me lie le plus à Bradbury d’un point de vue thématique. Le bizarre, aussi, est un thème qui ressort presque toujours, même dans les situations les plus réalistes. En cela, je me sens proche de gens comme Palahniuk, Fforde ou Christopher Moore : j’adore quand un personnage horriblement banal vit une situation extraordinaire. Je n’aime pas les héros, sauf pour m’en moquer.

 

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Parlez-nous de votre ambitieux Projet Bradbury

Le Projet Bradbury est autant un défi personnel qu’une manière d’apprendre. Ray Bradbury avait dit lors d’un colloque : “Écrire un roman, c’est compliqué: vous pouvez passer un an, peut-être plus, sur quelque chose qui au final, sera raté. Écrivez des histoires courtes, une par semaine. Ainsi vous apprendrez votre métier d’écrivain. Au bout d’un an, vous aurez la joie d’avoir accompli quelque chose: vous aurez entre les mains 52 histoires courtes. Et je vous mets au défi d’en écrire 52 mauvaises. C’est impossible.” J’ai donc décidé de le prendre au mot. Pendant un an, j’écrie et publie une nouvelle par semaine. On peut acquérir ces nouvelles à l’unité, notamment sur Youscribe, et on peut aussi s’abonner à l’intégralité du Projet sur le site web page42.org, grâce à un système de mécénat organisé.
C’est une excellente école. D’une part, parce que cela me permet de me sortir de ma zone de confort et de coucher des histoires que, par manque de temps ou par procrastination, je n’avais jamais sorties de mon crâne. Mais d’autre part parce qu’écrire beaucoup et régulièrement est la meilleure manière d’apprendre à écrire. On apprend à écrire toute sa vie, la chose est entendue, mais j’ai vraiment noté une amélioration dans mon style depuis le début du projet. Mes phrases s’étoffent. Je suis comme un sportif à l’entraînement. Après, c’est assez contraignant niveau emploi du temps. Mais on ne change pas de vie sans faire un minimum de sacrifice sur l’autel de l’écriture.

Vous innovez en proposant à vos lecteurs  un « roman-mail », Nemopolis. En quoi cela consiste-t-il ?

Parce que le Projet Bradbury ne me laisse pas beaucoup de temps pour m’étendre dans de longues narrations, j’ai commencé à écrire un roman brique par brique, pendant mes temps « libres », dont j’envoie les chapitres tous les dimanches aux abonnés à ma newsletter. C’est gratuit et facile, pour lire, il suffit de s’inscrire. Il n’y a aucune visée marketing là-dedans, je suis simplement parti du constat que le mail est un moyen assez intime de communiquer et qu’il pouvait être intéressant de proposer un roman par ce biais, une sorte d’histoire épistolaire. En plus, cela m’oblige à être assez strict question narration et style : une fois envoyé, je ne peux plus y toucher. Le roman est distribué gratuitement sous licence Creative Commons, ce qui veut dire que tout le monde peut le lire et le partager. Les questions de partage me touchent beaucoup, j’ai envie de proposer de nouveaux modèles qui ne soient pas forcément liés à des logiques mercantiles. Je veux gagner ma vie en tant qu’auteur, et j’espère que mes lecteurs m’aideront. Mais pour faire grandir mon lectorat, le partage via internet est un outil merveilleux et libre qu’il serait dommage d’oublier.
Quant au thème de Nemopolis, c’est une intrigue fantastique qui marche sur les traces de Gaiman ou de Fforde (en attendant d’en avoir le talent) : Sara se réveille, enfermée chez elle, avec pour seul souvenir son prénom et l’idée que cet endroit est chez elle, même si elle ne reconnaît rien. S’en suivent toutes une série d’aventures rocambolesques et fantastiques que je vous laisse découvrir. Pour ceux qui prennent le roman en cours de route, une page sur mon site récapitule le roman et permet aux retardataires de lire l’intégralité.

Quel livre emporteriez-vous dans votre valise si vous deviez vous exiler sur une lointaine planète ? Et lequel laisseriez-vous ici-bas ?

Wow, difficile, cette question. La réponse change presque chaque semaine. Dans l’absolu, je dirais « Melmoth » de Charles Robert Maturin, un monument du gothique dont la lecture me glace le sang à chaque fois. Mais ça pourrait tout aussi bien être mon « premier vrai livre », le Hobbit de Tolkien, comme le Neverwhere de Gaiman. Je n’en sais rien.
Celui que je laisserais ? Encore plus dur, non ? Il y en a tellement aussi. Les livres que je déteste, je ne prends en général pas la peine de les terminer et je les oublie vite. À une époque, j’aurais peut-être dit les premiers bouquins de Nicolas Rey. Mais le problème, c’est que je suis depuis tombé amoureux de ses chroniques radio et que j’ai tendance à vite pardonner.

Quelle question auriez-vous souhaité que je vous pose ?

« Comment ça va ? » Pas trop mal. Franchement, pas trop mal. Comme disait Bradbury : “Il faut sauter tout de suite de la falaise. Vous aurez tout le temps de vous construire des ailes pendant la chute”.

Suivez l’actualité de Neil Jomunsi sur YouScribe ainsi que sur son site internet.

Propos recueillis par Clément Mazurkiewicz

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