La Genèse de YouScribe

Je souhaiterais tenter ici de remonter à la source de la société YouScribe. Comment expliquer les raisons de sa naissance en 2010 ?

Mais je dois reconnaître que, comme le rappelle la tradition philosophique, tout ce qui fonde vraiment reste obscur. Et ne vaut-il pas mieux qu’il le reste d’ailleurs ?

Un passage dans l’Education Sentimentale de Gustave Flaubert m’a longtemps troublé. Deux des personnages principaux se retrouvent à la fin de leur histoire et débattent sur le contenu véritable de leur destinée réelle.  Je cite le passage dans lequel Frédéric Moreau et Deslauriers essaient de reconstituer le fil continu, le tracé de leur parcours :
Et ils résumèrent leur vie.
Ils l’avaient manquée tous les deux, celui qui avait rêvé l’amour, celui qui avait rêvé le pouvoir. Quelle en était la raison ?
— « C’est peut-être le défaut de ligne droite », dit Frédéric.
— « Pour toi, cela se peut. Moi, au contraire, j’ai péché par excès de rectitude, sans tenir compte de mille choses secondaires, plus fortes que tout. J’avais trop de logique, et toi de sentiment. »
Puis, ils accusèrent le hasard, les circonstances, l’époque où ils étaient nés.
Ce « défaut de la ligne droite », je l’associe à la genèse de YouScribe. Il ne paraît pas si simple de savoir exactement pourquoi on crée une entreprise.

Quand j’ai créé la librairie en ligne Chapitre.com, en 1996, c’était principalement pour réimprimer ou éditer quelques livres épuisés à partir de fonds de bibliothèques. Et c’est devenu plus tard une librairie spécialisée dans la distribution de livres neufs, épuisés ou d’occasion issus d’un vaste réseau d’antiquaires et de bouquinistes. Plusieurs millions de livres sont ainsi vendus chaque année sur le site Chapitre. La ligne droite ici encore, dévie.

D’où vient cette envie, partagée par toute l’équipe de la société YouScribe, d’offrir à tous (à vous !) la possibilité de publier gratuitement tous les écrits qu’ils souhaitent, de les échanger, les partager, les lire ou les vendre ? D’où vient ce désir partagé de faire de l’édition autrement ?

Je me rappelle maintenant ma première activité professionnelle. C’est en 1987. Je suis très désireux de travailler dans la maison d’édition, bien connue, installée en Arles, sur les bords du Rhône. Après avoir passé tant d’années d’études à approfondir les Lettres Modernes, je suis décidé désormais à travailler dans l’édition. C’est du concret, enfin. Au revoir la sémiotique, l’exégèse structurale du mot époux dans l’Aurélia de Nerval, au revoir la recherche sur l’effet stylistique des Complaintes dans la poésie de Jules Laforgue.

Travailler dans l’édition, c’est assurer la synthèse idéale entre les beaux textes, les grands auteurs et leur inscription dans la vie réelle. On me confie alors un rôle de lecteur. Chaque semaine, je vais chercher les manuscrits qui arrivent par la poste. A l’époque, la maison d’édition en recevait 3 000 par an. C’est sûrement beaucoup plus aujourd’hui. Et par dizaines de milliers se comptent chaque année les manuscrits qui cherchent des lecteurs et donc des éditeurs, et qui n’en trouveront souvent pas.

Ce rôle de lecteur, c’est ce qu’on appelle, dans le jargon, le dépotage. Il s’agit de trier, de sélectionner. Un bon dépoteur, c’est celui qui, en quelques pages lues seulement, va être capable de déterminer si le texte vaut ou non la peine d’être lu… par d’autres. Les manuscrits dépotés se répartissent en deux piles : sur l’une, 99% des textes reçus qui ne seront sans doute jamais publiés. Sur l’autre, quelques textes qui auront plus de chances, qui, au moins, seront lus par les responsables de la maison et qui par la suite auront peut-être une existence de texte publié.


Il m’est arrivé de connaître ce bonheur de voir publié un texte que j’avais défendu à fond en comité de lecture. Il m’est souvent arrivé aussi d’être très mal à l’aise dans ce maniement de la serpe. Certes, je comprenais bien que tous les textes ne « méritaient » pas d’être publiés. En réalité, c’était une contrainte du marché plus qu’une question de mérite : il est impossible pour les éditeurs traditionnels comme pour les libraires de présenter une telle quantité de textes dans les réseaux de distribution. Le nombre de nouveautés parues chaque année a énormément augmenté depuis 10 ans (on dénombre près de 60 000 nouveautés dans le secteur de l’édition en France), mais de là à publier tout, non, cela est impossible.

Dans cette illustre maison, le critère de qualité est une nécessité permanente. Un texte est vraiment écrit ou ne l’est pas ; il y a une voix qui jaillit ou en enfilade de mots sans identité. Je pense rétrospectivement que cette méthode appliquée dans les choix reste cohérente et est une condition de succès dans tout projet d’édition traditionnelle. Mais que de textes renvoyés aux limbes ! Que d’auteurs attristés ! Au fond, qui étais-je donc pour incarner ce drôle de pouvoir de séparer ceux qui auraient accès au public et ceux qui n’y auraient pas accès ?

YouScribe, 20 ans plus tard, donne une réponse à cette injustice relative.  Tout ce qui est rejeté dans un circuit de distribution traditionnelle n’a plus de raisons de l’être encore aujourd’hui. Et c’est une chance pour les textes, pour les auteurs et même pour les lecteurs.

On croit souvent que les textes qui ne sont pas publiés par les éditeurs traditionnels ne valent pas la peine d’être lus. Mais c’est souvent plutôt parce qu’ils n’ont pas le bon « format » : un éditeur ne peut pas éditer facilement un livre de 80 pages. Ou alors, ce sont des styles qui ne sont plus à la mode (la poésie, l’épopée). Ou alors, c’est une question de sujets : la plupart des textes que je mettais sur la pile des textes qui seraient bientôt refusés étaient des autobiographies (parfois malheureuses), des récits personnels, des dissertations, des essais, des romans.

Une autobiographie qui ne recherche aucun effet stylistique peut intéresser tel ou tel lecteur bien plus que le dernier roman d’un auteur à succès. Par exemple quand le sujet abordé met en relation un auteur et un lecteur de façon directe sur un sujet partagé en commun. Les souvenirs écrits de mes amis pensionnaires de l’époque peuvent m’émouvoir bien davantage que telle ou telle longueur des Mémoires d’outre-tombe. Ces textes qui retracent des souvenirs de guerre ou simplement de bons moments professionnels partagés avec d’autres, qui peuvent désormais être lus instantanément et de façon permanente sur YouScribe, et gratuitement la plupart du temps, trouvent une vie qu’ils n’auraient pas eue avant.

Rien que pour ces raisons, il valait la peine que nous tentions l’aventure, celle de libérer tous les écrits. Pour nous, tous les textes, tous les auteurs, tous les écrits méritent d’avoir gratuitement accès au public et donc à la publication (qui est une action de rendre public, de faire connaître quelque chose à tous).
C’est vous qui publiez !

Juan Pirlot de Corbion

Fondateur de YouScribe

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